Quatre trentenaires habitant Montréal se questionnent sur leur choix et leurs apports face aux autres. Il y a Mathieu (Mario St-Amand) qui passe trop d'heures à l'hôpital, Véronique (Hélène Florent) qui en a marre de faire fuir les hommes, Fred (Érik Duhamel) qui ignore comment séduire correctement et Rémi (Daniel Parent) qui change littéralement de style de vie.
Au départ, «Lucidité passagère» était une pièce de théâtre de Martin Thibodeau qui a connu pas moins de deux existences (avec des comédiens différents) sur les planches québécoises. Un texte fort qui a impressionné quatre amis qui travaillent ensemble depuis 1998. «On est tombé en amour avec les dialogues et les personnages qui étaient très réalistes et ancrés dans la réalité de tous les jours», explique le metteur en scène Fabrice Barrilliet, lors d'une rencontre de presse organisée dans un restaurant asiatique du quartier chinois de Montréal.
«C'était une oeuvre à huit mains et c'était important que chacun d'entre nous ait un deuxième métier, relate la co-réalisatrice Marie-Hélène Panisset. Je pense que c'est ce qui a contribué à maintenir l'unité dans l'équipe.» C'est ainsi que les metteurs en scène se sont chacun penchés à développer personnellement un des quatre tronçons, dirigeant au passage quelques comédiens. «J'ai été le gardien du phare, avoue Nicolas Bolduc. J'ai fait la direction photo sur toutes les histoires. Je m'arrangeais pour que ça soit cinématographique, pour qu'il n'y ait pas de ruptures de ton.»
Pour sa part, le cinéaste Julien Knafo a également travaillé sur la section sonore du long métrage. «J'étais certain que cela allait être très facile de faire la musique du film après avoir fait celle de la pièce. Mais pas du tout ! Je ne pouvais pas faire du papier collé. Ce n'était pas le même rythme, la même énergie et c'est tant mieux.»
Défis et coups de coeur
Quatre têtes valent parfois mieux qu'une, mais cela nécessite également plus de discussions entre les membres. Et le principal défi - comme c'est généralement le cas des oeuvres chorales - est de s'attarder correctement à tous les destins en place. «On ne juge jamais les personnages, fait remarquer Marie-Hélène Panisset, qui aime bien frayer avec la production. Je pense que si un seul réalisateur avait suivi les quatre histoires, il aurait nécessairement privilégié une histoire ou un personnage.»
«Dans les films choraux, tu t'identifies plus à un personnage qui semble près de toi, rappelle Nicolas Bolduc. Tu revois le film un an après et l'expérience est différente, car tu as changé.»
Sans donner plus de latitude à telle ou telle personne, il est normal d'avoir des préférences au sein de ces individus. «Le personnage de l'infirmier me touchait énormément, admet Julien Knafo. C'est une tragédie, c'est viscéral, et c'est quelque chose qui se passe fréquemment.»
« Je suis très attaché au personnage de Rémi, contrebalance Fabrice Barrilliet. Je m'identifie à ses gestes, à ses actions. C'est quelqu'un qui n'a pas peur d'oser. De nos jours on est toujours dans la performance : il faut réussir financièrement, professionnellement. Et tout d'un coup on a quelqu'un qui décide de tout larguer juste pour être heureux. Il décide de devenir égoïste et de penser à lui-même. Ça je pense qu'on ne le fait pas assez souvent.»
Des personnages en pleine mutation
Son interprète Daniel Parent, qui est présentement à l'affiche de l'émission télévisuelle «La galère», abonde dans le même sens. «Mon personnage ne fait pas de compromis et il est pris avec ses décisions. Il décide d'être poète, ce qui n'est pas très noble au 21e siècle. Il tient son bout. Ce que j'aime du film, c'est qu'à la fin, il n'y a pas nécessairement de résolutions heureuses. Les personnages ne vivent pas des drames extraordinaires, mais quand tu le vis, ton drame devient extraordinaire.»
C'est la gravité de l'état de Véronique qui donnait des doutes à Hélène Florent. «Ils ont tous un secret, et moi elle porte un drame qui l'empêche d'être en relations avec les autres. Je connaissais les drames des autres personnages et je me demandais comment rendre le sien crédible. Pour elle c'est la fin du monde. Elle est seule, brisée et elle a une faiblesse. La difficulté était de rendre cela vrai.»
Érik Duhamel, qui était de la première version de la pièce de théâtre, connaît bien ce défi. Il l'a lui-même vécu au moment de trouver le ton juste afin d'incarner Fred. «C'est le personnage qui me faisait le plus peur. Je pensais qu'il était inintéressant... Je le jugeais jusqu'au temps où j'ai découvert que ce qui me déplaisait de lui était qu'il me ressemblait. C'était mes zones d'intimité que je ne voulais pas aller voir. Je n'en étais pas conscient jusqu'au jour que j'ai eu une sorte de lucidité passagère. Ses défauts ressemblaient aux miens. Ce personnage m'a libéré. Ça m'a évité bien des coûts de psy.»
Sur un plan strictement émotionnel, c'est l'âme campée par Mario St-Amand qui semble porter le poids du monde. «Mathieu transporte une identité. Il a voulu être reconnu et aimé par la performance au travail. En se mettant en deuxième comme ça, il a oublié les gens qui l'entouraient. Maintenant il décide de passer le reste de ses jours à s'occuper des autres, ce qui est un cercle vicieux tout aussi important. Car encore une fois il se met en deuxième. Je pense que c'est le cas de bon nombre d'êtres humains : on s'oublie. Pour moi ça été une prise de conscience importante.»
De son côté, Maxim Roy, dont la Maggie butine d'un récit à l'autre comme une abeille en quête de miel, a beaucoup aimé défendre les couleurs de quelqu'un qui ne lui ressemblait pratiquement pas. «Elle était comme un hommage à mes amies d'enfance qui font autre chose dans la vie et qui sont encore de très bonnes amies. Maggie est rangée. Mais ce n'est pas péjoratif. Dans ma vie ça m'étoufferait d'être comme ça. J'ai de la misère à prendre un rendez-vous chez le médecin deux mois à l'avance !»
Repenser son existence ?
Par ses thématiques qui portent à réfléchir, «Lucidité passagère» n'aura aucune difficulté à alimenter les discussions et les remises en questions. «Ce qui est beau c'est que le film arrive à nous faire comprendre qu'il n'y a personne de parfait, soutient Mario St-Amand. C'est dans l'imperfection qu'on va trouver une forme de qualité de vie. C'est quand on sent qu'on a les fesses qui glissent sur les roches qu'on sait qu'on va apprendre quelque chose d'important. Quand ça glisse plus doucement, c'est là qu'on peut prendre du recul. C'est ce qui m'a permis de grandir en tant que personne.»
Une prise de conscience qui n'est jamais fortune. «On a tous un questionnement de vie, maintient Maxim Roy qui sera bientôt de la distribution de "Reste avec moi" de Robert Ménard. Je continue dans le pattern que je suis présentement ou je sors de ma zone de confort et j'essaye quelque chose de différent qui m'amène ailleurs? Des fois il faut juste ouvrir de deux degrés son horizon pour voir autre chose.»
Même si l'ouvrage met en vedette des êtres qui ont entre 30 et 40 ans, il ne s'intéresse pas seulement à cette génération si populaire au cinéma et à la télévision. «Des questions comme "où est-ce que je m'en vais" et "qu'est-ce que je veux", on se les pose à tous les moments de la vie, note Hélène Florent qui se prépare à jouer dans l'adaptation cinématographique de "Lance et compte". Le film peut avoir une résonance peu importe l'âge du public. Mais c'est vrai que la trentaine est important, car tu as terminé tes études, tu as un travail stable, tu achètes ta première maison. Il se passe beaucoup de choses.»
«Tous les thèmes se rejoignent, rajoute Érik Duhamel. Ce sont des prises de conscience, des sujets universels. Ils sont tous reliés l'un l'autre. Qu'est-ce qu'on fait dans la vie ? D'où est-ce qu'on vient ? Qu'est-ce qui nous empêche d'être libre ?»
Des réflexions incessantes, surtout pour des artistes qui voguent d'un projet à un autre, sans nécessairement se doter d'un filet de sécurité en cas de besoin. «Comme acteur, on fait notre rêve, confie Daniel Parent, qui a été découvert par plusieurs personnes dans la minisérie "Casino", alors qu'il fait du théâtre depuis plusieurs années. On le réalise au quotidien. Je ne me vois pas faire autre chose de mes journées. C'est sûr que c'est plus difficile quand ça fait trois ou quatre mois que tu ne travailles pas. Comme acteur il faut que tu tiennes ton bout. C'est ça que je sais faire, ce sont mes outils. Il y a des gens qui sont capables de construire une cabane, moi je suis capable de construire un personnage.»
«Lucidité passagère» prend l'affiche le 19 mars 2010.